Entretien avec Pierre Magnard, philosophe et élève spirituel de Jacques Chevalier
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15 septembre 2026

Pouvez-vous nous raconter vos débuts dans l'enseignement et comment vous êtes devenu l'élève spirtuel de Jacques Chevalier au lycée de Moulins ?
Dans une classe de terminale, il se crée naturellement un lien de continuité, car il est peu concevable que le nouveau titulaire d'une chaire de philosophie s'écarte radicalement des grandes lignes que ses prédécesseurs avaient pu enseigner. En 1956, j'ai été nommé au lycée Banville à Moulins. J'ai occupé ce poste pendant deux ans, jusqu'à ce qu'une décision académique me déplace vers Clermont-Ferrand, une mutation que je n'avais pas sollicitée, bien qu'elle fût avantageuse pour ma carrière, tant je m'étais attaché à cette classe de Moulins.
Cet attachement s'accompagnait d'une interrogation sur les raisons qui portaient cette jeunesse issue du Bourbonnais à s'intéresser si vivement à mes propos. En fait, ma nomination à Moulins n'avait pas été un simple jeu d'écriture administratif. Les familles et les parents d'élèves se tournaient vers moi pour savoir si j'allais enseigner une philosophie fidèle aux fondements de la pensée, ordonnée à la transmission de ce patrimoine intellectuel, sans renonciation ni trahison.
C'est ainsi que je découvris bientôt que j'avais été nommé à Moulins en raison de mes succès au CAPES puis à l'agrégation, repéré par l'inspecteur général Bridoux. J'ai su par la suite que ce dernier avait accédé à la demande expresse de Jacques Chevalier. Chevalier, qui était né à Cérilly et devait y achever sa vie, considérait le Bourbonnais comme son port d'attache spirituel. Il veillait avec une attention toute particulière à ce que l'enseignement dispensé dans sa région d'origine reste fidèle aux grandes orientations classiques.
Comment se manifestait concrètement ce lien avec Jacques Chevalier, alors que vous ne le connaissiez pas encore personnellement ?
À la demande de l'association des parents d'élèves, mon enseignement était recueilli chaque semaine pour lui être transmis, car il désirait en connaître la teneur. Cette expérience a duré toute une année. J'ignorais totalement ce qui se passait, car personne n'ébruitait le secret de cette vigilance bienveillante. Le passeur n'était rien d'autre que l'aumônier du lycée, l'abbé Joussaint Durieux, qui transmettait mes cours à Jacques Chevalier pour que ce dernier s'assure qu'ils étaient fidèles à l'esprit de sa philosophie.
C'est précisément le satisfecit envoyé en fin d'année par Jacques Chevalier à l'inspection d'académie qui me valut, en dépit de ma promotion théorique pour Clermont-Ferrand, d'être confirmé et nommé titulaire de cette chaire d'enseignement secondaire à Moulins. C'était un poste de confiance, illustré par le passé par des philosophes reconnus comme Jean Guitton. Le poste de terminale au lycée Banville était donc un espace préservé, attribué à des professeurs capables de faire vivre cet héritage partagé.
C'est ce qui vous a conduit à enseigner auprès de la famille de Bourbon-Parme, puis à rencontrer enfin Jacques Chevalier ?
Absolument. Cette situation m'a valu d'être sollicité par le prince Xavier de Bourbon pour préparer au baccalauréat son fils, le prince Sixtes-Henri, qui étudiait alors en candidat libre. Durant toute l'année 1958-1959, j'ai eu l'honneur de guider le jeune prince jusqu'à sa réussite à l'examen. En fin d'année, le prince Xavier a désiré que je rencontre Jacques Chevalier en personne, afin de donner une sorte de consécration à notre travail en commun.
C'est là que j'ai découvert que Jacques Chevalier avait été à l'origine d'une institution qui m'a beaucoup intéressé par la suite, et dont j'ai recueilli les archives : « le groupe de travail en commun ». Ce groupe fédérait une vingtaine d'anciens élèves de Chevalier pour faire vivre la philosophia perennis (la philosophie éternelle), donnant une cohérence, un suivi et une fluidité à sa transmission.
La première tentative de rencontre a échoué. Je suis monté dans la voiture du prince Xavier, mais en arrivant chez Jacques Chevalier, nous avons appris le décès de son épouse. Nous avons donc reporté l'entretien.
Le deuxième déplacement à Cérilly reste gravé avec beaucoup plus de précision dans ma mémoire. On sonne à la porte du jardin qui s'ouvre sur un enclos fleuri. Un membre de la famille vient nous ouvrir et nous prévient de l'état de santé très précaire de Jacques Chevalier. Mais ce dernier, présent dans la cour, se précipite vers nous. Il déclare purement et simplement qu'il est honoré de notre visite. Il tient à me saluer comme celui qui, à travers son enseignement, donne une consistance à cette pensée vivante, à cette continuité philosophique. Nous nous sommes promis de nous revoir le plus tôt possible. Malheureusement, la Providence en a décidé autrement : j'apprenais sa mort dans le mois qui suivit.
Quel impact cette brève rencontre a-t-elle eu sur la suite de votre parcours ?
Il m'est resté un souvenir très vif de cette poignée de main, de ce regard qui plongeait dans le mien pour m'accréditer comme un passeur, sinon comme un continuateur. C'était un engagement qui m'obligeait et qui allait lier mon destin. Quelques années plus tard, je suis devenu professeur en Sorbonne. Dans cette même Sorbonne, je me suis retrouvé dépositaire de l'œuvre de Bergson lui-même : sa nièce, Mademoiselle Neuburger, m'a confié la totalité de ses textes inédits, à charge pour moi de déterminer ce qui méritait d'être livré au public et transmis comme un ktéma es aiei : un bien pour l'éternité.
Autrement dit, la relation entre Jacques Chevalier et moi est une relation que d'autres ont nouée pour nous. C'est la filiation bergsonienne qui a pleinement joué pour inscrire Jacques Chevalier comme l'un de ces médiateurs indispensables, m'insérant à mon tour dans cette chaîne de transmission.
Ce lien est magnifique. Comment avez-vous, par la suite, gardé cette approche vivante avec vos propres élèves ? Quelle était l'originalité de votre méthode ?
C'était le caractère dialogique de l'enseignement. Je découvrais en effet que, à l'instar de ce que vivait le groupe de travail en commun de Jacques Chevalier, ou à l'instar de ce que représentaient les écrits d'Henri Bergson, la vérité se présentait toujours comme un partage. Elle ne s'impose pas d'en haut ; elle s'élabore dans le dialogue, dans la reconstruction et dans la rencontre.
Cette amitié et ce passage de témoin semblent traverser le temps de façon très touchante. Récemment, vous êtes-vous surpris à repenser à Jacques Chevalier dans le cours des choses actuelles ?
Oui, très souvent. Il fait partie de ces figures majeures qui configurent et marquent mon parcours de pensée. Récemment, je me faisais une réflexion en regardant ma propre famille. J'ai eu le bonheur de voir naître mon arrière-petite-fille. C'est extraordinaire, car à cet âge, les bébés comprennent déjà tout ; ils ressentent et captent les choses de manière pure, presque en chantant.
Et je trouve qu'il y a une beauté ainsi qu'une émoi profond à constater que nous avons réussi à sauvegarder cette amitié d'autrefois. Je suis aujourd'hui arrière-grand-père, tandis que Jacques Chevalier était votre arrière-grand-père. Voir cette chaîne spirituelle et familiale se rejoindre et se poursuivre de la sorte à travers nos générations respectives est un signe magnifique.
C'est une chance inestimable que d'avoir pu faire ce pont entre les époques. L'Ardèche, où j'ai passé mes vacances, m'a aussi permis de me ressourcer et de méditer sur ce lien. L'âge avance, les jambes se font lourdes, et je me rappelle avec émotion que mon tout dernier voyage sur mes deux jambes, avant que mon corps ne perde son énergie, s'est fait précisément à Moulins, pour y donner une conférence sur Jacques Chevalier. Revenir là où tout a commencé pour moi a été un moment de grande fidélité. L'esprit, lui, reste intact.
Si vous deviez décrire Jacques Chevalier en quelques mots pour ceux qui découvrent son œuvre sur ce site, que diriez-vous ?
Je dirais que Jacques Chevalier était un homme qui avait l’esprit des choses. Il avait l’esprit du bois, l’esprit de la forêt bourbonnaise, l’esprit de ce qui est essentiel et de ce qui demeure. Face au changement permanent du monde, il incarnait la réalité dans sa maintenance, dans sa subsistance et dans sa persistance.
Sa philosophie n'était pas une théorie abstraite ; elle était profondément ancrée dans la terre, dans son attachement à Cérilly et au Bourbonnais. Au fond, notre relation est le fruit d'une filiation spirituelle qui nous a dépassés. En me transmettant le flambeau bergsonien, il m'a inscrit dans cette lignée intellectuelle. C'est cet héritage vivant, reçu à Moulins et porté jusqu'en Sorbonne, que je m'efforce de faire résonner pour l'éternité.